• Par Arnaud Simon , Yasmine Essafi, Raphaël Languillon-Aussel

     

    Pourquoi ce Big Bang territorial ? Comment en rendre compte ? Et comment tenter d’en inférer les futurs développements ? Dans le cadre d’une recherche publiée dans la Revue d’Economie Régionale et Urbaine et de son prolongement (Essafi, Simon (2017), Essafi et al. (2018)), nous souhaitons attirer l’attention sur le lien démographie – prix immobilier comme étant particulièrement utile à l’analyse de ce Big Bang. Cette réflexion s’ancre dans la théorie économique du cycle de vie et se développe dans une perspective géographique.

    L’idée de base est simple : 1 - Lors de sa vie active, un individu achète (ou tente d’acheter) sa résidence principale. 2 – A  sa retraite, il n’est plus acheteur. 3 – A son décès, il devient vendeur par l’intermédiaire de ses héritiers. Le fameux ratio ‘retraités/actifs’ est donc étroitement lié au rapport offre/demande pour les logements, et par conséquent aux prix. Beaucoup d’études internationales viennent aujourd’hui corroborer ce lien, notamment celle de Takats (2012) réalisée sur 40 ans et 22 pays de l’OCDE. Dans le cas de la France, si l’on prend en compte la dimension démographique dans l’explication de la dynamique du prix des logements, il a été montré que les variables habituellement invoquées (taux d’intérêt, revenus, construction neuve, taux de divorce) avaient un rôle secondaire voire nul devant les facteurs démographiques (population totale, ratio retraités/actifs). Cette perspective permet en particulier d’expliquer très simplement le doublement, voire le triplement, des prix des logements entre 1997 et 2007. Il s’agit en effet précisément de la période où tous les baby-boomers, c’est-à-dire les personnes nées avant 1970, appartiennent à la population active et sont donc acheteurs de logement. Cette envolée des prix n’est ainsi que la simple conséquence d’un phénomène de demande, dû à des classes d’âge très nombreuses. Il s’ensuit un accroissement (un accaparement ?) marqué de la propriété immobilière au bénéfice des retraités.   

    Mais qu’en est-il de la dynamique spatiale de ce phénomène ? Du Big Bang territorial ? Les deux facteurs qui déterminent les prix des logements (population totale, retraités/actifs) sont en fait fortement hétérogènes aux niveaux locaux et régionaux. Si au niveau national le vieillissement de la population engendre une lente érosion du prix moyen du fait de l’inévitable augmentation des décès, cette évolution se réalise cependant de manière très inégale sur l'ensemble des territoires locaux. On peut ainsi distinguer trois types de départements (cf. Figure ci-dessous). Certains voient leur parc immobilier se déprécier progressivement, dans des proportions moyennes, du fait d’un vieillissement assez fort que l’accroissement modeste de leur population ne réussit à compenser. Ces départements payent la facture du papy-boom d’une manière assez standard (en gris sur la carte). Mais on peut aussi identifier des départements très vieillissants et en perte de population où les prix des logements s’effondrent ; ceux-ci surpayent la facture du papy-boom (en blanc sur la carte). Enfin, d’autres pour lesquels le vieillissement est faible et l’accroissement de la population fort ; ici les prix immobiliers sont appelés à croitre (en noir sur la carte). Ces derniers sont les grands gagnants de l’inévitable réorganisation spatiale de la valeur qui se joue à l’occasion de ce papy-boom.

     

     

    Evolution des prix immobiliers sur la base des variables démographiques

    5-Ce que le lien ‘prix des logements–vieillissement’ peut dire du Big Bang territorial - Arnaud Simon , Yasmine Essafi, Raphaël Languillon-Aussel

     

    En noir : Faible vieillissement, gain de population, hausse des prix = Les gagnants du papy-boom.

    En gris : Vieillissement moyen ou fort, accroissement modeste de la population, érosion des prix = Facture moyenne du papy-boom.

    En blanc : Fort vieillissement, baisse de la population, chute des prix = Surpaiement de la facture du papy-boom.

                                   

    Comme pour beaucoup de grandes entreprises qui ont profité du départ à la retraite des premiers baby-boomers pour se transformer, les territoires vivent aujourd’hui une profonde réorganisation de leur richesse. En termes de distribution de la richesse ce phénomène est majeur. Rappelons que le parc des logements français vaut à peu près 6 300 milliards d’euros, et qu’il a enregistré au cours des 20 dernières années une plus-value de 3 700 milliards d’euros, soit deux fois la dette de l’Etat…   

    Ces circulations invisibles des destructions et des créations de valeur, imputables aux dynamiques de vieillissement inégales des territoires et à leurs impacts sur les marchés immobiliers résidentiels, profitent avant tout aux métropoles qui voient leur parc s’apprécier fortement. Le statut de métropole est aujourd’hui une assurance contre la perte de richesse immobilière. Pour les départements n’hébergeant pas de métropoles, ceux-ci doivent présenter un ensemble de facteurs secondaires favorables pour parvenir à profiter de ce Big Bang, parmi lesquels : la proximité d’une métropole, la littoralité, un caractère frontalier, une activité touristique notable ou encore un tissu PME/PMI dense de type Marshallien. Mais il est alors très important de souligner que pour appartenir à ce groupe des gagnants du papy-boom, ne présenter qu’une seule de ces caractéristiques ne saurait suffire ; deux, voire trois sont nécessaires. Les autres départements paient, ou surpaient, les effets du papy-boom et sont soumis à une circulation invisible des destructions de richesse.

    Du point de vue socio-économique le degré de gentrification départementale correspond étroitement à cette dynamique. En d’autres termes, les habitants des départements gentrifiés voient leur richesse immobilière s’accroitre, tandis que les départements avec beaucoup d’ouvriers et d’employés voient leur patrimoine se déprécier. Le nombre total d’habitants est aussi un bon prédicteur, les départements peu peuplés ayant tendance à surpayer, même s’il existe des exceptions (Tarn-et-Garonne, Hautes-Alpes). Ce qui est par contre beaucoup plus étonnant est que la géographie du chômage ne recoupe pas du tout celle de ce remodelage de la richesse. Donner une trop grande place à cet indicateur pour orienter les politiques d’aménagement du territoire revient ainsi à ignorer une bonne part de ce phénomène. Enfin, analyser cela en termes d’accessibilité au logement offre des résultats contrastés et qui n’ont rien d’automatiques.  

    La gentrification est donc emblématique du Big Bang. L’explication est d’ailleurs assez simple : 1 - Les futurs papy-boomers, du seul fait de leur nombre, ont fortement fait monter les prix au cours des années 1990-2000. 2 - Lorsqu’ils revendent aux classes d’âge qui les suivent (revente directe ou indirecte via leurs héritiers), les seules à pouvoir assumer de tels prix sont les classes moyennes et supérieures. Cette situation de prix élevés ne pouvant qu’accentuer la sélection sociale par la localisation, la gentrification apparait alors comme une conséquence directe du papy-boom. Elle doit donc être pensée comme une tendance puissante et de long-terme, puisque déterminée par des caractéristiques démographiques.

    Le Big Bang territorial est un phénomène profondément structurel qu’il serait vain de vouloir réduire à des facteurs économiques locaux, cycliques et de moyen-terme. Sa détermination est avant tout sociodémographique et géographique. La modification de la circulation de la richesse entre les générations du fait du papy-boom est aussi une modification spatiale qui porte à conséquences pour les territoires locaux, certains bénéficiant de créations de valeur, d’autres subissant des destructions de valeur. Si des mécanismes de redistribution spontanée existent, ils ne sauraient cependant suffire. Dans certains départements, des maisons de 120m² ne parviennent ainsi pas à se vendre pour… 40 000 euros. L’accompagnement de ce Big Bang territorial est donc central. Une observation sérieuse de l’évolution des prix immobiliers serait un très bon indicateur pour rendre compte de cette inévitable transformation.     

     

     

    Takáts, E. (2012). Aging and Housing Prices. Journal of Housing Economics 21, 131–141.  

    Essafi, Y. & Simon, A. (2017). Concurrence générationnelle et prix immobiliers. Revue d’Économie Régionale & Urbaine, (1), 109-140.

    Essafi, Y., Languillon-Aussel, R., Simon, A., (2018). The Relation between Aging and Housing Prices - A Key Indicator for the French Spatial Wealth Reshaping. Working paper, disponible sur demande ou sur Hal-Shs

     


    Auteur de contact : arnaud.simon@dauphine.fr


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  • Par Alain Faure 

    [Cet article a d’abord été publié dans THE CONVERSATION – édition du 26 octobre 2017 – sous l’intitulé Catalogne : le dilemme des trois ivresses cumulées ]

     

    Les controverses sur le référendum en Catalogne interpellent nos croyances sur l’intérêt général. Leur charge explosive bouscule les représentations sur la démocratie idéale si bien croquée en son temps par Ambrogio Lorenzetti dans sa fameuse fresque sur l’allégorie du buon governo.

    4-Les trois ivresses politiques du moment catalan - Alain FAURE

    L’allégorie du « bon gouvernement », d’Ambrogio Lorenzetti (1285-1348). Wikimedias 

     

    Dans leur densité et dans leur complexité politique, les passions indépendantistes pointées par Michel Wieviorka pourraient faire écho au processus qui a conduit aux « accords de Matignon » en 1988 avec Michel Rocard et Jean‑Marie Tjibaou. Mais ces derniers ont su inventer un processus d’autodétermination de la Nouvelle-Calédonie basé sur dix ans de transactions et de tâtonnements, et non sur quelques jours d’affrontements !

    Entre Barcelone et Madrid (et Bruxelles, bien sûr, mais c’est une autre histoire), on est plutôt sur le scénario catastrophe du dilemme insoluble, au sens shakespearien du terme. Quel dénouement politique dans ces conditions ? La première étape consiste peut-être à accepter de mettre des mots distanciés sur la terra incognita des affects politiques en présence. Il faut parvenir à poser un regard critique sur l’assemblage dans une même équation des désirs, des peurs, des promesses, des blessures, des rancœurs et des valeurs.

    Vu sous cet angle, le moment catalan donne à voir une forme singulière d’euphorie et même d’ébriété politique. On peut alors dissocier, dans cette optique analytique, trois ivresses particulières, correspondant respectivement à l’Etat bienveillant, à la magie des lieux et à l’ego-politique.

     

     

    L’État bienveillant

    La première concerne le respect de l’autorité de l’État et la fameuse servitude volontaire théorisée par Étienne de La Boétie pour expliquer l’ordre politique dans les nations modernes. En dressant un bilan sévère des drames, des trahisons et des violences qui jalonnent le serment historique passé avec l’Espagne, les Catalans indépendantistes revendiquent une conception du pouvoir où le consentement des individus va à l’État-nation hégémonique parce qu’il est protecteur, mais à la condition qu’il soit aussi bienveillant. La requête a peu d’équivalents dans le monde sur le plan historique (la Suède et la Norvège ?).

     

    La magie des lieux

    La deuxième ivresse concerne cette mystérieuse magie des lieux qui transcende sur chaque territoire les vertus ancestrales de la communauté. À la manière des chefs amazoniens étudiés par l’anthropologue Pierre Clastres, les élus catalans tirent une grande part de leur légitimité (et toute leur aura) de leur capacité à incarner les valeurs de la tribu. Ils portent pour le groupe le récit fervent et souvent lyrique d’un horizon envoûtant où la langue, le patrimoine et les rituels locaux produisent le sentiment d’appartenance.

    Le cas catalan est original car il combine aussi, pour partie, une vision plurinationale, européiste et diversitaire. Ici, l’euphorie collective détonne avec les griseries identitaristes ou communautaristes plus coléreuses, celles qui touchent des parties du monde en grande difficulté socioéconomique ou en plein syndrome insulaire.

     

    L’ego-politique

    La troisième ivresse, enfin, concerne les aspirations exprimées de façon plus personnelle au bien-être sur une conception autocentrée, presque charnelle, de la citoyenneté politique. En Catalogne, comme dans toutes les régions métropolitaines en expansion, le droit au bonheur qui sature les blogs dans les réseaux sociaux relève d’une esthétique personnalisée et microterritorialisée. L’usager revendique sa sensibilité et ses désirs de façon radicale dans les forums participatifs, il convoque sans répit les passions joyeuses de Baruch Spinoza au simple filtre de sa trajectoire et avec une appréhension égocentrique de la sphère publique.

     

    Ailleurs qu’en Catalogne

    L’État bienveillant, la magie des lieux et l’ego-politique sont trois ivresses politiques que le moment catalan permet d’observer dans un même élan, et c’est ce cumul qui explique sans doute la dimension tellement explosive du phénomène. Mais on aurait tort de limiter ce cocktail émotionnel à une trajectoire territoriale isolée ou à un moment singulier. C’est le miroir grossissant de passions qui agitent de plus en plus d’individus dans leur triple rapport à la nation, à la souveraineté et à la citoyenneté.

    Sur le cas français, la cristallisation des arguments n’est pas sans rappeler le culot festif des bonnets rouges bretons, la fraîcheur révolutionnaire des jeunes urbains de Nuit debout ou encore l’opiniâtreté identitaire des nationalistes corses.

    À l’échelle internationale, on pense immédiatement à quelques dynamiques politiques fulgurantes comme les révoltes colorées du printemps arabe, le courage du mouvement des parapluies à Hong Kong et, plus près de nous, l’audace anti-partis des mouvements urbains alternatifs grecs, italiens et espagnols.

    Ces séquences de bouillonnement collectif cristallisent, à chaque fois, une confluence de colères et de convictions. Les slogans d’émancipation, d’identité et de fraternité produisent une alchimie émotionnelle et une convergence de désirs pour le moins hétéroclites.

    Le moment catalan donne l’occasion de prendre au sérieux l’hypothèse plus générale d’un tournant émotionnel dans les façons de faire de la politique – et des politiques – au sein des démocraties occidentales. Il nous faut en déconstruire les ressorts avec les outils des sciences sociales. Le consentement (à l’État), la sujétion (au pouvoir local) et le contentement (citoyen) sont les trois facettes d’une démocratie sensible émergente où l’enchâssement de la « raison » et des « sentiments » recompose les représentations sur la définition du bien public.

     

    Alain Faure est politiste et chercheur, directeur de recherche en science politique au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Il est membre du laboratoire Pacte (Université de Grenoble Alpes - Institut d'Etudes Politiques de Grenoble - CNRS). Il vient de codiriger avec Emmanuel Négrier La politique à l’épreuve des émotions, Presses universitaires de Rennes, 2017. Carnet de recherche : Les énigmes de l’action publique locale.


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  • Par Sylvie Marchand

     

    L'utilisation des termes de campagne, rural, ville, urbain exige de définir des concepts statistiques adaptés. En effet, la mesure statistique ne peut être contingente aux représentations, même si elle doit évoluer dans le temps en fonction des questions posées. Le choix des concepts est un exercice difficile et dépend souvent des informations disponibles. De plus, l lecture des territoires que chaque concept permet est largement dépendante de la maille géographique retenue, notamment de l’arbitrage entre un échelon administratif (commune) ou de l’information carroyée. Ces approches multiples sont certainement une difficulté pour appréhender simplement le territoire mais elles sont nécessaires à une bonne compréhension des questions d'aujourd'hui de croissance, de cohésion et de développement des territoires.

    Une première lecture possible est celle des cartes de la densité de population par commune, qui permettent de repérer les agglomérations de population, les villes, et les espaces peu peuplés, que beaucoup assimilent à la campagne. Avec 116 habitants au kilomètre carré et près de 36 000 communes, la France métropolitaine se distingue des grands pays européens (sauf l’Espagne) par sa faible densité de population. En dehors de la région parisienne, la campagne n'est jamais loin, contribuant ainsi à l'attrait touristique de notre pays. Plus agricole et rurale au 19ème siècle que l'Allemagne ou la Grande-Bretagne, la France a néanmoins été transformée par l'industrialisation et l'essor des villes. Jusqu’aux années 60, l'exode rural a contribué à vider les campagnes, en raison de la croissance de la productivité dans l’agriculture et des besoins des industries. Dans les années 70 et 80, le déclin démographique, notamment lié à la crise des industries traditionnelles, atteint de nombreux espaces situés dans la « diagonale aride » qui traverse la France du Nord-est jusqu’au Sud-ouest. En revanche, dans les zones rurales du reste du pays restent implantées de petites industries, voire de grandes entreprises, notamment dans l'Ouest et le Sud-ouest, la politique volontariste d’aménagement du territoire ayant favorisé le développement de ces régions et la croissance de la population.  Au 21ème siècle, avec l’attrait croissant du littoral et des métropoles du sud, de l’ouest et du sillon rhodanien, la hausse de la densité de population dans ces espaces se poursuit et s’intensifie, en dépit des difficultés des industries en milieu rural.

    3-Différentes approches de l’urbain et du rural - Sylvie Marchand

     

    Définir les villes et la campagne

    Comme Éric Charmes le décrit dans « La ville émiettée » (2015), les habitants ont tendance à se concentrer autour des grandes agglomérations dans des bourgs de petite et moyenne importance, qu’ils aient quitté la ville-centre ou la campagne. Ces « péri-urbains » s’installent en périphérie de ces bourgs et c’est ainsi que la ville s’étend. Par ailleurs, l’emploi, notamment des activités commerciales et logistiques, se déplace pour partie des coeurs de villes, de plus en plus tertiarisés, vers les premières couronnes. Cela facilite l’installation d’habitants dans des espaces plus éloignés du centre de la ville.

    L’Insee s’est efforcé d’approcher les concentrations de population (les villes) et les espaces peu densément peuplés (la campagne) de plusieurs manières. Depuis les années soixante, il a stabilisé un concept d’unité urbaine qui repose sur la continuité du bâti (pas de coupure de plus de 200 mètres) et un nombre d’habitants minimum (2 000 habitants en zone bâtie). C’est une conception morphologique de la ville, elle permet d’identifier ce qui « ressemble » à un milieu urbain. Les unités urbaines, qualifiées de pôles urbains ou ruraux selon leur taille, représentent, en 2014, 50 millions d’habitants, soit les trois quarts de la population française alors que dans les années cinquante, elles en représentaient seulement la moitié. Dans cette définition, les communes qui n’appartiennent pas à une unité urbaine sont considérées comme rurales. Outre cette insuffisante qualification du rural, les détracteurs des unités urbaines reprochent à cette définition de majorer la mesure de l'urbain. Notamment car elle prendrait en compte des espaces publics ou industriels et commerciaux, vides d'habitants, pour mesurer la continuité du bâti.

    L’Insee s’intéresse également à l’influence de la ville et définit l'espace dans lequel les habitants sont en lien étroit avec elle. Ce lien est défini en termes d'emploi et de mobilité domicile-travail, car la mesure est facile à partir du recensement de la population et ce lien est souvent à la fois solide et durable. Pour mesurer le rayonnement et l'influence des villes, on pourrait également s’intéresser à la fréquentation d’un certain nombre d’équipements culturels, sportifs, de santé, commerciaux...[1] Autour des pôles d'emploi (unités urbaines comportant plus de 1 500 emplois) sont ainsi définies des couronnes périurbaines dont au moins 40 % de la population travaille dans le pôle ou dans les communes attirées par celui-ci. Certaines communes sont dites multipolarisées car leurs habitants se répartissent entre plusieurs pôles d’emploi. Les pôles urbains et leurs couronnes constituent les aires urbaines. Les communes qui n’appartiennent pas aux aires urbaines et à l’espace multipolarisé sont considérées comme isolées, hors de l’influence des villes.

    3-Différentes approches de l’urbain et du rural - Sylvie Marchand

    Selon ces deux définitions, unités urbaines et aires urbaines, les espaces situés en dehors des villes, que beaucoup qualifient de ruraux, sont définis en creux, ce qui est fréquemment reproché. Une forte demande s’adresse à l’Insee pour qu’il définisse mieux ce que sont les communes et l’espace rural.

     

    Le « rural », une notion complexe

    L’espace rural est une notion qui présente plusieurs facettes, il ne peut être défini d’une seule manière. Autrefois assimilé aux espaces agricoles, l’espace rural s’en est progressivement détaché, avec la diminution de l’emprise de l’agriculture et des emplois agricoles. Le rural garde cependant une forte connotation paysagère, d’ailleurs l’attrait des espaces périurbains, outre les possibilités de logement, vient principalement de leur proximité avec la campagne. Pour Éric Charmes, les périurbains ont un mode de vie en grande partie urbain mais voient la campagne depuis leur fenêtre. Le rural c’est un cadre de vie, des aménités liées à l’environnement et les avantages d’un mode de vie de village. Pour mesurer celui-ci, certains préfèrent d’ailleurs, comme les maires ruraux de France, définir les communes rurales comme ayant un nombre d’habitants inférieur à un seuil (3 500 habitants par exemple).

    Afin de saisir cette complexité, l’Insee a mis en œuvre une nouvelle méthode, issue de travaux européens définissant une « grille d’urbanisation ». En 2015, a été construite une « grille de densité »[2] pour la France qui mesure la densité des espaces à la fois en termes d’importance de la population et de concentration de cette population. En effet, il ne suffit pas d’avoir une faible densité de population pour être rural, il faut aussi que cette population soit peu concentrée. L’exemple d’Arles, et de nombreuses autres communes françaises, le montre bien, car le territoire communal est très étendu mais la population n’occupe qu’une petite fraction de l’espace. Dans sa partie habitée, la commune d’Arles peut être considérée comme dense.

    3-Différentes approches de l’urbain et du rural - Sylvie Marchand

    La grille de densité de l’Insee définit quatre niveaux, de « dense » à « très peu dense ». Le phénomène nouveau, depuis le début des années 2000, est que même les communes de très faible densité gagnent des habitants. Seuls quelques espaces restent en déprise démographique au nord-est de la France et dans les franges du massif central.

    3-Différentes approches de l’urbain et du rural - Sylvie Marchand

    Cependant, il ne suffit pas qu’une commune soit peu ou très peu dense pour qu’elle soit rurale. Il faut aussi qu’elle ne fasse pas partie de la couronne des pôles urbains, donc qu’au sens des aires urbaines, elle soit hors de l’influence des villes. À partir de ce croisement entre aires urbaines et grille de densité, on peut donc approcher une notion de « rural isolé » qui correspond à des communes peu denses ou très peu denses hors de l’influence des villes (Aliaga, 2015 ; Baccaïni, 2016).

    3-Différentes approches de l’urbain et du rural - Sylvie Marchand

    La population des communes peu denses et très peu denses hors de l’influence des pôles urbains, le « rural isolé », a diminué entre 2009 et 2014 (en moyenne, respectivement de -0,02 % par an pour les peu denses et de -0,20 % par an pour les très peu denses). En revanche, dans celles qui sont situées dans l’espace urbain, la population a augmenté de 0,78 % par an (communes peu denses) et de 0,51 % par an (communes très peu denses). Cette croissance est plus rapide que celle des communes de forte densité.

     

    3-Différentes approches de l’urbain et du rural - Sylvie Marchand

    Une troisième dimension peut être ajoutée au degré de densité et à l'éloignement des villes, c'est l'enclavement de la commune. Celui-ci peut être mesuré par des critères géographiques mais aussi par l'accessibilité, notamment aux services de la vie courante. C’est souvent par référence à ce critère que l’on parle aujourd’hui de désertification des espaces ruraux.

     

    Décrire et comprendre les différents espaces

    La question de la définition de l’urbain et du rural pourrait sembler moins centrale avec l’homogénéisation des modes de vie, la moindre spécialisation économique des territoires et la diversification des mobilités. Cependant un certain nombre d’éléments plaident pour l’utilisation de descripteurs et de concepts adaptés pour comprendre et analyser la situation, l’évolution et le potentiel des territoires dits ruraux. On peut citer quelques-uns de ces enjeux : la montée en puissance des questions de « nature » ou l’essor résidentiel du rural… Il faut notamment prendre en compte la mutation et la diversification économique du rural avec la chute de l’emploi agricole, les fortunes diverses des activités industrielles - entre industries traditionnelles, clusters et secteurs innovants -, ainsi que l’expansion rapide des services à la population, notamment pour les personnes âgées. Le rapport ville/campagne ou la distinction urbain/rural sont de plus en plus difficiles à apprécier et les espaces se différencient désormais davantage par leur fonction, résidentielle ou productive, ou par les emplois offerts et leur niveau de qualification. Le lien et la complémentarité ville/campagne est d’actualité[3] et semble la condition, pour beaucoup d’auteurs[4], d’un développement économique de l’ensemble des territoires.

     

    Éléments bibliographiques

    Aliaga Christel, Eusébio Pascal, Levy David, Une nouvelle approche sur les espaces à forte et faible densité, Insee-Références « La France et ses territoires », 2015.

    Aliaga Christel, Les zonages d'étude de l'Insee, Insee-Méthodes N°129, mars 2015.

    Baccaïni Brigitte, Les différentes approches du rural, Pouvoirs locaux N°108, 2016.

    Barbier Max, Toutin Gilles, Levy David, L’accès aux services, une question de densité des territoires, Insee Première N°1579, janvier 2016.

    Charmes Éric, La ville émiettée, PUF, 2011.

    Clanché François, Rascol Odile, Le découpage en unités urbaines de 2010, Insee Première N°1364, août 2011.

    Lainé Frédéric, Dynamique de l’emploi et des métiers : quelle fracture territoriale ?, France Stratégie, Note d’analyse N°53, février 2017.

     


    [1]Il existe cependant moins de données statistiques.

    [2]L'Insee a préféré ne pas utiliser le terme « urbanisation » de la grille européenne pour ne pas donner d'interprétation a priori sur le caractère urbain ou non.

    [3]Notamment dans les contrats de réciprocité urbain/rural mis en place suite aux assises de la ruralité de 2014.

    [4]Voir notamment l’étude de Frédéric Lainé pour France Stratégie, 2017.


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  •  Par Yves Guermond

    La crise catalane a suscité l’émotion en 2017, et une réaction très critique des media et des milieux officiels, car les responsables de tous les Etats-Nations qui composent l’Europe y ont vu une menace pour leur propre identité territoriale. Au-delà de ces réactions épidermiques on peut essayer de placer la période que nous vivons dans une évolution sur le long terme. Les revendications d’autonomie sinon d’indépendance ne sont pas isolées, elles sont multiples dans les pays européens, mais les régions, comme les nations, qui sont des communautés politiques imaginaires, n’ont pas de naissance clairement identifiable (Benedict Anderson 1996). On connaît les mots d’Ernest Renan : « les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera. Mais telle n’est pas la loi du siècle où nous vivons ».

     

    Les milieux populaires se sentent souvent peu concernés par ces revendications régionalistes, qui partent d’abord des milieux intellectuels et artistiques, comme le note Eric Hobsbawm (1992). Ils sont par contre touchés par le repli nationaliste, où ils voient une assurance pour l’emploi et la politique sociale face aux flux migratoires. L’Etat-Nation se trouve ainsi conduit actuellement à une double attitude défensive, d’un côté face aux tensions régionalistes internes, et de l’autre, à l’extérieur, face à la difficile mise en place d’un système fédéral.

     

    Si l’on se place dans une perspective historique, on peut rappeler que la situation de concurrence belliqueuse entre les différentes régions européennes, qui s’est développée à la dislocation de l’empire de Charlemagne, a progressivement conduit à la formation d’Etats Nations, correspondant à ce qu’on a appelé le « système westphalien », en référence à la paix de Munster en 1648. Ce système s’est renforcé par agrégations successives autour de noyaux centraux, et il est, après quelques siècles, bien établi et parfaitement admis comme s’il avait toujours existé.  Conviendra-t-il encore aux 22ème et 23ème siècles ? La dislocation que l’on perçoit actuellement de façon plus ou moins sous-jacente ne pourrait-elle pas se développer dans la mesure où une Fédération européenne pourrait progressivement voir le jour ? « Un spectre hante l’Europe de l’ère postcommuniste : le réveil des nationalismes. Il a son double : la mondialisation liquidatrice des nations » écrit ainsi Anne-Marie Thiesse (2001), qui poursuit : « Les Etats européens doivent gérer les conséquences sociales de décisions économiques sur lesquelles ils ont de moins en moins de prise. Des droits acquis au travers de luttes et de compromis dans le cadre des Etats-Nations s’avèrent caducs : à quoi sert-il de faire grève contre une entreprise qui redéploye sa production au gré de la conjoncture ? ». La solution préconisée par Alain Dieckhoff (2000)  serait « d’arrimer le patriotisme constitutionnel qui se déploierait à l’échelon européen aux appartenances culturelles nationales , ou encore de concilier l’universalité du cadre juridique avec la singularité des identités culturelles ».

     

    Il y a près d’un siècle le géographe Jean Brunhes (1921) développait sur cette question un point de vue visionnaire qui peut devenir d’actualité : «  Demain il n’y aura plus d’isolement, splendide ou non, pour n’importe quel Etat, si puissant ou si faible qu’il soit. La terre, devenue trop petite, ne permettra plus à personne de faire bande à part. Il y aura dans les rapports entre les Etats une sorte de contrainte obligatoire impérieuse, soit dans le sens du rapprochement, soit dans le sens de l’hostilité, qui n’a pas existé jusqu’ici… Les rapports individuels entre les Etats, soit pour la paix, soit pour la guerre, cesseront presque d’exister. Les Etats ne connaîtront plus que les rapports par groupes. En d’autres termes, les relations d’ordre purement politique cesseront d’exister ; elles se feront à l’avenir en liaison étroite avec les relations d’ordre économique… Aux alliances restreintes, qui n’avaient en vue que le calcul et l’équilibre des forces, se substitueront les Fédérations étendues, fondées d’une part sur l’accumulation des forces, de l’autre sur l’équilibre, la répartition et la satisfaction complète des besoins… On verra ce qui ne s’était pas vu depuis les temps lointains de Rome : on verra combien les frontières entre des groupes de civilisation différents creusent des fossés plus profonds que les frontières politiques, militaires et économiques que nous avons connues entre Etats. Ces barrières se renforceront encore de toute la puissance de l’outillage moderne… Par contre, dans l’intérieur des grandes Fédérations, les frontières de tension, qui existent ou peuvent exister à l‘heure actuelle entre les Etats associés de demain, deviendront des frontières mortes. Lorsque nulle compétition de rivalité territoriale ou économique ne s’y fera plus sentir, elles tomberont dans la situation de simples limites administratives destinées à sauvegarder la part d’autonomie intellectuelle, économique, politique et morale qu’il paraîtra juste et convenable de laisser à chacun des peuples associés. Il y aura à peine une légère différence de degré entre elles et les divisions régionales ou fédérales des Etats nouveaux. En tout cas, comme aucun motif de tension n’y existera plus, c’est toute l’ancienne organisation de la frontière qui tombera. »

     

    En résumé, sous le double mouvement du développement des régionalismes au sein des Etats-Nations et de la recomposition d’ensembles territoriaux plus vastes à l’échelle du Monde, fondés sur des affinités culturelles et sociales, on peut replacer la réflexion actuelle dans un contexte historique global. Le système politique du monde moderne est appelé à des transformations profondes.

     

    REFERENCES 

    Jean BRUNHES, Camile VALLAUX (1921). La Géographie de l’Histoire. Paris. Félix Alcan

    Benedict ANDERSON (1996). L’imaginaire national. Paris. La Découverte

    Alain DIECKHOFF (2000). La nation dans tous ses Etats. Paris. Flammarion

    Armand FREMONT, Yves GUERMOND (2016). La région, de l’identité à la citoyenneté. Paris. Hermann

    Yves GUERMOND (2017). Géographie et citoyenneté. Saarbrücken. Ed. Universitaires Européennes

    Eric HOBSBAWM (1992).  Nations et Nationalismes depuis 1780. Paris. Gallimard

    Ernest RENAN (1882). Qu’est-ce qu’une nation ? www.bmlisieux.com/archives/nation04.htm

    Anne-Marie THIESSE (2001). La création des identités nationales. Paris. Le Seuil

     

     

     


    2 commentaires
  • Par Antoine Bailly

    Globalisation fut le maître mot, suite à la mondialisation des années 1980. Avec la crise économique du début du XXIe siècle les identités régionales renaissent, poussant à la fragmentation des Etats-Nations. Nos relations avec lemonde évoluent : le local devait s'adapter au global et aux décisions nationales et supranationales. Maintenant, le local n'accepte plus les décisions "par le haut", et les populations le font savoir souvent par des manifestations ou des votes. La globalisation nous fait découvrir nos originalités, nos identités locales, nos formes de citoyenneté régionales… nous ne sommes pas seulement citoyens du monde, d'un pays, mais aussi d'une région ! Le renouveau de ces mouvements coïncide avec l'établissement d'un système-monde homogène, en s'opposant à lui.

    Et les recompositions commencent soit par des mouvements autonomistes, soit par des guerres. On l'a vu pour l'ex-Yougoslavie, pour les Etats Baltes, on le voit pour la Catalogne face à l'Espagne et au pouvoir de Madrid qui veut même emprisonner les autorités politiques locales qui n'ont fait qu'un referendum ! On le voit aussi en Grande Bretagne, secouée par le vote sur le Brexit, dont les Ecossais ne veulent pas… On le voit en Ukraine, dans un pays neuf aux cultures divergentes, malgré le Traité de Minsk… Depuis 1990, plus de 15'000 km de frontières ont été créées en Europe et ce n'est pas fini (Gay, 2016). On est loin du monde unifié de Montesquieu ou Huxley !

     

    De nouvelles identités régionales - Antoine BAILLY

    Fig. 1: L'Europe en 1990 : un continent plus divisé

     

    Les régions tendent maintenant à avoir des politiques extérieures en dehors de l'Etat-Nation. Ainsi trouve-t-on à Bruxelles nombre de délégations régionales, destinées à promouvoir l'économie et la culture locale, et à faire connaître leurs revendications. Ces régions développent de véritables politiques pour attirer les entreprises et le tourisme et valorisent leur qualité de vie. Ces politiques d'attractivité, bien connues pour les rivalités entre villes, s'élargissent aux régions souvent touchées par la crise. Comment attirer des capitaux en proposant des avantages comparatifs, quitte à jongler avec les taux d'imposition ? La guerre entre régions a commencé dès les années 1980…

    Les économistes spatiaux, en développant le concept de milieu, dans les années 1980, expliquent comment une association entre autorités locales, entrepreneurs, et milieux éducatifs, peut favoriser l'attractivité locale et l'innovation. La théorie des milieux, fondée sur le concept de savoir-faire territorial, est utilisée pour montrer le potentiel de la région dans un contexte de globalisation. Au lieu d'attendre les décisions des firmes ou des politiques de décentralisation nationales, les régions créent un environnement économique et social pour trouver des niches dans un marché mondialisé. Et cela a réussi dans le Choletais, la Troisième Italie, l'Arc Jurassien… Les économistes français parlent d'approche "micro-globale" : "micro" en tenant compte des savoir-faire régionaux, du tissu d'entreprises de taille moyenne et des innovations locales, vers un marché global pour montrer l'intégration au marché mondialisé. Toutes les régions, même celles touchées par la crise, ont un potentiel économique fondé sur le réseau d'entreprises, les centres de formation, le savoir-faire et les ressources locales. Sauf si la population jeune a émigré faute d'emplois locaux.

    La concurrence est rude avec les régions nodales, souvent organisées autour de métropoles, qui concentrent ministères et sièges sociaux… favorisées par les gouvernants des Etats-Nations. Mais sans "politique par le bas", bien des régions vont se dépeupler, perdre leur population, leurs infrastructures, et se désertifier. On le voit dans bien des pays qui ont oublié les "périphéries", leurs services, leurs infrastructures.

     

    L'oubli des villages

    Les élections françaises récentes révèlent un fort mécontentement des villages ruraux, votant souvent à plus de 50% pour les candidats de la droite populiste. Faut-il s'en étonner ?

    De longue date j'ai milité pour un aménagement du territoire plus égalitaire, n'oubliant pas les villes petites et moyennes et les villages ruraux. Avec de bien faibles résultats, si ce n'est la politique des villes moyennes dans les années 1970 et 1980.

    Depuis, que se passe-t-il ? Fermeture des services publics, postes, hôpitaux, classes… dans les petites villes, qui s'ajoutent à la fermeture des commerces. Les villageois doivent alors parcourir de longs trajets pour accéder à ces services, à une époque où les transports en commun disparaissent également, sauf pour le ramassage scolaire. Les conséquences ne sont pas bénignes : augmentation de la mortalité, par exemple pour les cancers colo-rectaux, suite à une prévention faible ou un diagnostic tardif, car les hôpitaux sont éloignés ; dépenses pour frais de déplacement supérieurs à celles de citadins souvent plus aisés ; problèmes de scolarisation et difficultés financières et familiales pour poursuivre les études loin du village… On pourrait citer bien d'autres exemples illustrant la "négligence" des campagnes.

    On peut parler d'isolement des villages, qui n'ont même plus de poste de police et qui ne voient que des patrouilles passer en voiture ! Comment s'étonner encore de l'insécurité ressentie par les personnes âgées, population majoritaire dans ces villages sans emploi, sauf agricoles ? Les études de géographie des représentations montrent clairement ces sentiments, même si les statistiques ne révèlent pas plus de criminalité dans ces villages que dans les villes. Nous vivons dans un monde où les représentations guident les comportements.

    Qu'il est loin le mythe du village rural idéal, lieu de vie d'une population enracinée ! Les villageois sont les oubliés de l'aménagement du territoire en France, et ils le font savoir par leur vote.

    Source : Bailly, 2017

     

    Sur tous les continents, des mouvements régionaux émergent alors, posant de nouvelles questions aux Etats-Nations, par le vote des populations contestant les autorités nationales ou les directives économiques et sociales nationales (Bailly, Scariati, 1999). Ainsi peut-on comprendre le vote sur le Brexit, des régions industrielles oubliées ou des régions rurales appauvries… ou le vote pour Trump de toute la partie centrale des Etats-Unis, rurale et anciennement industrielle (Bailly, 2017). Les récents régionalismes en Europe trouvent leur origine dans cette prise de conscience des relations dissymétriques avec les métropoles et de l'abandon de pans entiers du territoire. Les questions d'identité, de gouvernance, d'autonomie sont alors posées et si les Etats-Nations ne répondent pas, les crises ne font qu'empirer.

     

    Et pour l'avenir ?

     

    L'étude des migrations, d'abord pour l'emploi dans les villes et les métropoles, puis des mouvements de retours vers les petites villes et les villages, permet de saisir l'attraction ou le rejet (push and pull) des régions. Les raisons de ces migrations sont liées aux avantages économiques, aux aires d'emploi… qui poussent les plus jeunes à partir vers les métropoles (Scott, 2008). Mais les retours montrent la recherche de liens familiaux, d'identité, de ruralité, souvent à l'âge de la retraite, ou lors des crises économiques et sociales, dans des habitats plus calmes et moins chers. Et certaines familles anticipent le mouvement pour trouver une vie sociale riche, quitte à gagner moins.

     

    Le Brexit 

    A chacun son point de vue : la fin de l'Union Européenne, le retour au Commonwealth, la dissolution du Royaume Uni… Pour moi, c'est un renouveau géographique, qui redonne à l'Ecosse la possibilité d'une indépendance, et à l'Irlande, un potentiel pour une union entre deux unités séparées par l'histoire et les guerres de religion.

    Déjà en sport, on constate que les équipes du Pays de Galles, de l'Ecosse, de l'Ulster, de l'Irlande se dissocient de celles de l'Angleterre. Est-ce un signe ? Le cas écossais est le plus clair, car le pays dispose d'une grande marge d'indépendance, avec son partenariat, sa livre écossaise, sa religion, son histoire… Pourquoi ne pas laisser la liberté à un pays qui dispose de tous les éléments pour en faire une nouvelle nation européenne ? Certains diront un mauvais exemple, car la Catalogne, dans le même cas, pourrait quitter le giron espagnol.

    Notre attachement aux spécificités régionales et à la démocratie "par le bas" nous pousse à valoriser ces nouvelles identités. L'Europe est en recomposition géographique et démocratique. Après avoir négligé les périphéries, écrasé les régions, les élites des Etats Nations se sentent menacées par un double mouvement qui se lit clairement sur les cartes du Brexit : la recherche d'une autonomie pour l'Ecosse et l'Ulster, le refus du pouvoir londonien par les périphéries industrielles, les laissés pour compte de la mondialisation. Il ne s'agit pas seulement de nationalisme ou de populisme, mais d'un double mouvement qui pousse à plus de démocratie et à la prise en compte des périphéries oubliées par les grandes métropoles et les élites politiques.

    Le Brexit nous permet de poser de bonnes questions, celle d'une Union Européenne plus démocratique, capable d'accepter des recompositions géographiques.

    Source : Bailly, 2017

     

    L'Etat-Nation centralisé est impuissant face à ces mouvements. Seul un Etat Fédéral, avec de vrais pouvoirs régionaux, peut "par le bas" favoriser la politique des milieux, le renouveau régional, et réduire ces migrations vers les métropoles.

     

     

    ET POUR L'AVENIR ?

     

    Droit des peuples régionaux à disposer d'eux-mêmes

     

    - Comment définir la base territoriale régionale ?Histoire, culture, langue, religion, économie…

    - Privilégier les politiques par le bas

    - Privilégier les fédérations ou confédérations

    - Par une Europe des régions.

     

     

    De nouvelles identités régionales - Antoine BAILLY

    Fig. 2: Disparités régionales en Europe

     

    Bibliographie

     

    Bailly A., 2017, Le Géographe, Paris, Economica-Anthropos.

    Bailly A., Gibson L.J., 2004, Applied geography, a world perspective, Dordrecht, Kluwer Academic Publ.

    Bailly A., Scariati R., 1999, Voyage en géographie, Paris, Economica-Anthropos.

    Claval P., 2006, Géographie régionale, de la région au territoire, Paris, A. Colin.

    Gay J.-C., 2016, L'homme et ses limites, Paris, Economica-Anthropos.

    Scott A.J. (ed.), 2008, Global city-regions, Oxford, Oxford Univ. Press.

     

     


    [1] Article publié en partie dans les Actes du Colloque Géographique International "Dimitrie Cantemir", Iasi (Roumanie), 13-15 octobre 2017.


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