• Par Sylvie Marchand

     

    L'utilisation des termes de campagne, rural, ville, urbain exige de définir des concepts statistiques adaptés. En effet, la mesure statistique ne peut être contingente aux représentations, même si elle doit évoluer dans le temps en fonction des questions posées. Le choix des concepts est un exercice difficile et dépend souvent des informations disponibles. De plus, l lecture des territoires que chaque concept permet est largement dépendante de la maille géographique retenue, notamment de l’arbitrage entre un échelon administratif (commune) ou de l’information carroyée. Ces approches multiples sont certainement une difficulté pour appréhender simplement le territoire mais elles sont nécessaires à une bonne compréhension des questions d'aujourd'hui de croissance, de cohésion et de développement des territoires.

    Une première lecture possible est celle des cartes de la densité de population par commune, qui permettent de repérer les agglomérations de population, les villes, et les espaces peu peuplés, que beaucoup assimilent à la campagne. Avec 116 habitants au kilomètre carré et près de 36 000 communes, la France métropolitaine se distingue des grands pays européens (sauf l’Espagne) par sa faible densité de population. En dehors de la région parisienne, la campagne n'est jamais loin, contribuant ainsi à l'attrait touristique de notre pays. Plus agricole et rurale au 19ème siècle que l'Allemagne ou la Grande-Bretagne, la France a néanmoins été transformée par l'industrialisation et l'essor des villes. Jusqu’aux années 60, l'exode rural a contribué à vider les campagnes, en raison de la croissance de la productivité dans l’agriculture et des besoins des industries. Dans les années 70 et 80, le déclin démographique, notamment lié à la crise des industries traditionnelles, atteint de nombreux espaces situés dans la « diagonale aride » qui traverse la France du Nord-est jusqu’au Sud-ouest. En revanche, dans les zones rurales du reste du pays restent implantées de petites industries, voire de grandes entreprises, notamment dans l'Ouest et le Sud-ouest, la politique volontariste d’aménagement du territoire ayant favorisé le développement de ces régions et la croissance de la population.  Au 21ème siècle, avec l’attrait croissant du littoral et des métropoles du sud, de l’ouest et du sillon rhodanien, la hausse de la densité de population dans ces espaces se poursuit et s’intensifie, en dépit des difficultés des industries en milieu rural.

    3-Différentes approches de l’urbain et du rural - Sylvie Marchand

     

    Définir les villes et la campagne

    Comme Éric Charmes le décrit dans « La ville émiettée » (2015), les habitants ont tendance à se concentrer autour des grandes agglomérations dans des bourgs de petite et moyenne importance, qu’ils aient quitté la ville-centre ou la campagne. Ces « péri-urbains » s’installent en périphérie de ces bourgs et c’est ainsi que la ville s’étend. Par ailleurs, l’emploi, notamment des activités commerciales et logistiques, se déplace pour partie des coeurs de villes, de plus en plus tertiarisés, vers les premières couronnes. Cela facilite l’installation d’habitants dans des espaces plus éloignés du centre de la ville.

    L’Insee s’est efforcé d’approcher les concentrations de population (les villes) et les espaces peu densément peuplés (la campagne) de plusieurs manières. Depuis les années soixante, il a stabilisé un concept d’unité urbaine qui repose sur la continuité du bâti (pas de coupure de plus de 200 mètres) et un nombre d’habitants minimum (2 000 habitants en zone bâtie). C’est une conception morphologique de la ville, elle permet d’identifier ce qui « ressemble » à un milieu urbain. Les unités urbaines, qualifiées de pôles urbains ou ruraux selon leur taille, représentent, en 2014, 50 millions d’habitants, soit les trois quarts de la population française alors que dans les années cinquante, elles en représentaient seulement la moitié. Dans cette définition, les communes qui n’appartiennent pas à une unité urbaine sont considérées comme rurales. Outre cette insuffisante qualification du rural, les détracteurs des unités urbaines reprochent à cette définition de majorer la mesure de l'urbain. Notamment car elle prendrait en compte des espaces publics ou industriels et commerciaux, vides d'habitants, pour mesurer la continuité du bâti.

    L’Insee s’intéresse également à l’influence de la ville et définit l'espace dans lequel les habitants sont en lien étroit avec elle. Ce lien est défini en termes d'emploi et de mobilité domicile-travail, car la mesure est facile à partir du recensement de la population et ce lien est souvent à la fois solide et durable. Pour mesurer le rayonnement et l'influence des villes, on pourrait également s’intéresser à la fréquentation d’un certain nombre d’équipements culturels, sportifs, de santé, commerciaux...[1] Autour des pôles d'emploi (unités urbaines comportant plus de 1 500 emplois) sont ainsi définies des couronnes périurbaines dont au moins 40 % de la population travaille dans le pôle ou dans les communes attirées par celui-ci. Certaines communes sont dites multipolarisées car leurs habitants se répartissent entre plusieurs pôles d’emploi. Les pôles urbains et leurs couronnes constituent les aires urbaines. Les communes qui n’appartiennent pas aux aires urbaines et à l’espace multipolarisé sont considérées comme isolées, hors de l’influence des villes.

    3-Différentes approches de l’urbain et du rural - Sylvie Marchand

    Selon ces deux définitions, unités urbaines et aires urbaines, les espaces situés en dehors des villes, que beaucoup qualifient de ruraux, sont définis en creux, ce qui est fréquemment reproché. Une forte demande s’adresse à l’Insee pour qu’il définisse mieux ce que sont les communes et l’espace rural.

     

    Le « rural », une notion complexe

    L’espace rural est une notion qui présente plusieurs facettes, il ne peut être défini d’une seule manière. Autrefois assimilé aux espaces agricoles, l’espace rural s’en est progressivement détaché, avec la diminution de l’emprise de l’agriculture et des emplois agricoles. Le rural garde cependant une forte connotation paysagère, d’ailleurs l’attrait des espaces périurbains, outre les possibilités de logement, vient principalement de leur proximité avec la campagne. Pour Éric Charmes, les périurbains ont un mode de vie en grande partie urbain mais voient la campagne depuis leur fenêtre. Le rural c’est un cadre de vie, des aménités liées à l’environnement et les avantages d’un mode de vie de village. Pour mesurer celui-ci, certains préfèrent d’ailleurs, comme les maires ruraux de France, définir les communes rurales comme ayant un nombre d’habitants inférieur à un seuil (3 500 habitants par exemple).

    Afin de saisir cette complexité, l’Insee a mis en œuvre une nouvelle méthode, issue de travaux européens définissant une « grille d’urbanisation ». En 2015, a été construite une « grille de densité »[2] pour la France qui mesure la densité des espaces à la fois en termes d’importance de la population et de concentration de cette population. En effet, il ne suffit pas d’avoir une faible densité de population pour être rural, il faut aussi que cette population soit peu concentrée. L’exemple d’Arles, et de nombreuses autres communes françaises, le montre bien, car le territoire communal est très étendu mais la population n’occupe qu’une petite fraction de l’espace. Dans sa partie habitée, la commune d’Arles peut être considérée comme dense.

    3-Différentes approches de l’urbain et du rural - Sylvie Marchand

    La grille de densité de l’Insee définit quatre niveaux, de « dense » à « très peu dense ». Le phénomène nouveau, depuis le début des années 2000, est que même les communes de très faible densité gagnent des habitants. Seuls quelques espaces restent en déprise démographique au nord-est de la France et dans les franges du massif central.

    3-Différentes approches de l’urbain et du rural - Sylvie Marchand

    Cependant, il ne suffit pas qu’une commune soit peu ou très peu dense pour qu’elle soit rurale. Il faut aussi qu’elle ne fasse pas partie de la couronne des pôles urbains, donc qu’au sens des aires urbaines, elle soit hors de l’influence des villes. À partir de ce croisement entre aires urbaines et grille de densité, on peut donc approcher une notion de « rural isolé » qui correspond à des communes peu denses ou très peu denses hors de l’influence des villes (Aliaga, 2015 ; Baccaïni, 2016).

    3-Différentes approches de l’urbain et du rural - Sylvie Marchand

    La population des communes peu denses et très peu denses hors de l’influence des pôles urbains, le « rural isolé », a diminué entre 2009 et 2014 (en moyenne, respectivement de -0,02 % par an pour les peu denses et de -0,20 % par an pour les très peu denses). En revanche, dans celles qui sont situées dans l’espace urbain, la population a augmenté de 0,78 % par an (communes peu denses) et de 0,51 % par an (communes très peu denses). Cette croissance est plus rapide que celle des communes de forte densité.

     

    3-Différentes approches de l’urbain et du rural - Sylvie Marchand

    Une troisième dimension peut être ajoutée au degré de densité et à l'éloignement des villes, c'est l'enclavement de la commune. Celui-ci peut être mesuré par des critères géographiques mais aussi par l'accessibilité, notamment aux services de la vie courante. C’est souvent par référence à ce critère que l’on parle aujourd’hui de désertification des espaces ruraux.

     

    Décrire et comprendre les différents espaces

    La question de la définition de l’urbain et du rural pourrait sembler moins centrale avec l’homogénéisation des modes de vie, la moindre spécialisation économique des territoires et la diversification des mobilités. Cependant un certain nombre d’éléments plaident pour l’utilisation de descripteurs et de concepts adaptés pour comprendre et analyser la situation, l’évolution et le potentiel des territoires dits ruraux. On peut citer quelques-uns de ces enjeux : la montée en puissance des questions de « nature » ou l’essor résidentiel du rural… Il faut notamment prendre en compte la mutation et la diversification économique du rural avec la chute de l’emploi agricole, les fortunes diverses des activités industrielles - entre industries traditionnelles, clusters et secteurs innovants -, ainsi que l’expansion rapide des services à la population, notamment pour les personnes âgées. Le rapport ville/campagne ou la distinction urbain/rural sont de plus en plus difficiles à apprécier et les espaces se différencient désormais davantage par leur fonction, résidentielle ou productive, ou par les emplois offerts et leur niveau de qualification. Le lien et la complémentarité ville/campagne est d’actualité[3] et semble la condition, pour beaucoup d’auteurs[4], d’un développement économique de l’ensemble des territoires.

     

    Éléments bibliographiques

    Aliaga Christel, Eusébio Pascal, Levy David, Une nouvelle approche sur les espaces à forte et faible densité, Insee-Références « La France et ses territoires », 2015.

    Aliaga Christel, Les zonages d'étude de l'Insee, Insee-Méthodes N°129, mars 2015.

    Baccaïni Brigitte, Les différentes approches du rural, Pouvoirs locaux N°108, 2016.

    Barbier Max, Toutin Gilles, Levy David, L’accès aux services, une question de densité des territoires, Insee Première N°1579, janvier 2016.

    Charmes Éric, La ville émiettée, PUF, 2011.

    Clanché François, Rascol Odile, Le découpage en unités urbaines de 2010, Insee Première N°1364, août 2011.

    Lainé Frédéric, Dynamique de l’emploi et des métiers : quelle fracture territoriale ?, France Stratégie, Note d’analyse N°53, février 2017.

     


    [1]Il existe cependant moins de données statistiques.

    [2]L'Insee a préféré ne pas utiliser le terme « urbanisation » de la grille européenne pour ne pas donner d'interprétation a priori sur le caractère urbain ou non.

    [3]Notamment dans les contrats de réciprocité urbain/rural mis en place suite aux assises de la ruralité de 2014.

    [4]Voir notamment l’étude de Frédéric Lainé pour France Stratégie, 2017.


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  •  Par Yves Guermond


    La crise catalane a suscité l’émotion en 2017, et une réaction très critique des media et des milieux officiels, car les responsables de tous les Etats-Nations qui composent l’Europe y ont vu une menace pour leur propre identité territoriale. L’affaire a semblé incongrue car elle a surpris par sa soudaineté et son caractère un peu irréaliste, qu’on avait peine à prendre pour une affaire sérieuse. Elle a pourtant mobilisé des masses dans les rues de Barcelone, et d’autres mouvements de ce type, plus atténués, sont apparus ailleurs en Europe. On peut voir là un phénomène de mode, amplifié par les média et les réseaux sociaux, mais on peut pressentir aussi une crise des Etats actuellement constitués. C’est une crise tout de même assez complexe, car, en contrepoint, on assite en même temps à un raidissement nationaliste dans le cadre des frontières étatiques actuellement établies, notamment dans l’est européen, en opposition aux projets de fédéralisme, et en fonction des craintes provoquées par les mouvements migratoires. Cette agitation un peu désordonnée conduit à s’interroger sur les évolutions contradictoires que les espaces politiques sont susceptibles de connaître dans une perspective historique. On connaît les mots d’Ernest Renan : « les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront ».

     

     

    La double crise des Etats-Nations européens  

    Le concept d’Etat-Nation, tel qu’il s’est développé en Europe, est fondé sur l’idée d’une coïncidence nécessaire entre les limites territoriales, matérialisées concrètement, et un sentiment « d’identité culturelle », plus flou, attribué à toute la population, pour en faire une « nation ». John Dunn (1994) estime, d’un œil critique, « qu’il n’est pas surprenant que ce mélange instable se soit révélé impropre à une pensée analytique claire, mais sa faiblesse analytique n’a pas été un obstacle à sa force idéologique et pratique ». Le concept paraît toutefois pouvoir être remis en cause et transformé.

     La crise de l’Etat-Nation, sous la pression des mouvements nationalistes régionaux, provient le plus souvent de revendications linguistiques, comme en Catalogne ou en Flandre, mais parfois simplement de motifs économiques (la contestation de la péréquation avec des régions plus pauvres), comme en Lombardie-Vénétie. L’argument dominant reste le rappel d’époques où ces régions étaient indépendantes du pouvoir central actuel (l’Ecosse). L’argument vaudrait évidemment pour toutes les régions, puisqu’elles ont toutes été, à une époque donnée, indépendantes des pouvoirs actuels, mais ce souvenir historique est plus ou moins ravivé par les problèmes du temps présent.

    Le système d’Etats-Nations européen s’est progressivement constitué pour répondre à une nécessité politique. Après la dislocation de l’empire de Charlemagne une concurrence belliqueuse s’est développée entre toutes les régions européennes, et une relative (et toujours provisoire) stabilité n’est apparue possible qu’avec le système westphalien (en référence à la paix de Munster en 1648). Ce système s’est renforcé par agrégations successives autour de noyaux centraux, avec le souci récurrent d’intégrer le sentiment national dans les limites administratives des Etats. Ce sentiment a été renforcé par l’enseignement, l’art, le débat politique, aboutissant à un « roman national ». Il peut sembler, après quelques siècles, bien établi et parfaitement admis, comme s’il avait toujours existé. Conviendra-t-il encore aux 22ème et 23ème siècles ?

    Il faut dire, comme le note Éric Hobsbawm (1992) que les revendications d’indépendance territoriale par rapport à ces Etats-Nations ne proviennent habituellement pas des milieux populaires, mais plutôt du monde intellectuel et artistique, parmi les jeunes, et aussi de professions libérales plus âgées. Ce mouvement consiste à mettre en avant la redécouverte (ou la création) d’une « culture » (langue, coutumes, souvenirs historiques) justifiant l’idée d’une « nation ». Pour Alain Dieckhoff (2000) « le travail de fondation des entrepreneurs culturels, qui construisent une   culture nationale en mettant en système des éléments épars, est la condition liminaire et sine qua non pour engager la mobilisation nationale ». Ces mouvements d’opinion sont souvent le fait de régions assez riches, où la critique des subventions aux régions plus pauvres trouve un certain écho, ce qui renforce l’idée d’une spécificité culturelle. L’opinion publique demeure assez réservée, mais, pour les élites régionales la revendication d’autonomie est surtout un moyen de pression pour gagner des avantages économiques et politiques auprès du pouvoir national existant plutôt qu’un véritable objectif d’indépendance monétaire ou militaire.

    La crise de l’Etat-Nation a aussi cependant d’autres origines, sans doute plus préoccupantes, qui sont liées à l’évolution de la mondialisation capitaliste. « Les Etats européens doivent gérer les conséquences sociales de décisions économiques sur lesquels ils ont de moins en moins de prise » écrit Anne-Marie Thiesse (2000), « des droits acquis au travers de luttes et de compromis dans le cadre des Etats-Nations s’avèrent caducs : à quoi sert-il de faire grève contre une entreprise qui redéploye sa production au gré de la conjoncture ? ». C’est une situation qui est particulièrement ressentie par les classes populaires, confrontées aux risques de chômage et de limitation des prestations sociales générés par l’immigration en provenance d’Afrique et du Moyen-Orient. L’accroissement continu des échanges, le développement de l’information et des voyages ne conduisent pas à l’effacement des barrières communautaires, contrairement à ce qu’on pourrait penser.  Alain Dieckhoff (ouvrage cité) montre encore que la modernité, si elle efface certaines limites, en crée de nouvelles : « elle ne fait pas que contracter la géographie, elle dévalorise le rôle de l’Etat, qui voit entamer sa prétention au contrôle monopolistique du territoire national ». Pour cet auteur on peut considérer que, d’une certaine façon, la mondialisation renforce l’importance des territoires de proximité : « les opérateurs économiques ont de moins en moins de stratégies d’investissement ciblées sur les Etats-Nations, ils leur préfèrent les Etats-régions », qui ont une capacité de négociation plus réduite. Avec un marché intérieur étroit, les régions n’ont pas en effet d’autres choix que celui d’une économie ouverte, pleinement intégrée dans les échanges mondiaux, en dénonçant la bureaucratie étatique, supposée pléthorique, inefficace et parasitaire. C’est là que la crise de l’Etat-Nation risque d’avoir les plus graves conséquences.

     

    Vers le dépassement de l’Etat-Nation

    « Le système politique du monde moderne est appelé à des transformations profondes » écrivaient déjà les géographes Jean Brunhes et Camille Vallaux en 1921, « à l’intérieur, les vieux Etats centralisés nous paraissent correspondre, par leur organisation, à un état de civilisation périmé ; ils devront donc changer leurs cadres et leur figure géographique dans le sens de la division régionale du travail. A l’extérieur, une sorte de coopération par groupes d’Etats deviendra nécessaire, soit pour équilibrer à l’intérieur des groupes les conditions de vie, soir pour résister aux pressions et aux tentatives violentes des autres groupes ».

    Aux anciens communautarismes locaux s’ajouteront les communautarismes créés par les populations nouvellement immigrées dont les particularismes culturels ou religieux se maintiendront nécessairement.  Alain Dieckhoff (ouvr. cité) y voit une nécessité d’inventer une voie alternative à celle de l’Etat-Nation. Si l’on prend simplement l’exemple de la Suisse, on voit qu’une même communauté politique peut inclure une pluralité d’espaces d’appartenance nationale. L’intégration politique n’exige pas de récuser les identités culturelles de base, mais elle peut au contraire prospérer sur leur reconnaissance explicite. Le système n’a évidemment pas fonctionné dans l’empire austro-hongrois, mais il a fonctionné en Suisse, grâce à la démocratie…

    Cette manière de concevoir l’Etat peut s’appliquer aux Etats actuellement délimités, et elle peut s’élargir aux groupements d’Etats. A l’âge global, écrit Ulrich Beck ( 2003) « les Etats se retrouvent pris dans un piège de la nationalité », car ils développent entre eux, comme on le voit notamment en Europe, des stratégies de concurrence pour capter les investissements. « Si l’on parvient à développer des conceptions nouvelles, » poursuit-il, « à s’engager dans des voies nouvelles de déspatialisation de l’Etat et de la politique, on peut trouver des réponses politiques à la nouvelle géographie de l’économie globale ». Cette « déspatialisaton de l’Etat » s’exprime dans l’apparition d’organismes transnationaux de coopération, des sortes d’espaces de « souveraineté coopérative », qui peuvent être en mesure d’affronter les problèmes mondiaux à la même échelle que les grands groupes industriels. Maîtriser la concurrence en s’associant, écrit encore Ulrich Beck, suppose que ces Etats « s’imposent à eux-mêmes des contraintes pour conforter leur position face à l’économie mondiale ». Certes ces Etats « cosmopolitiques » vont devoir trouver leur place dans un imaginaire populaire, mais toute communauté politique, à quelque niveau que ce soit, est « imaginaire » comme l’écrit Benedict Anderson (1996) : « les membres de la plus petite des nations ne connaîtront jamais la plupart de leurs concitoyens… Les communautés se distinguent, non par leur fausseté ou leur authenticité, mais par le style dans lequel elles sont imaginées ».

    Revenons à Jean Brunhes (ouvr. cité) : « Demain», écrit-il, « il n’y aura plus d’isolement, splendide ou non, pour n’importe quel Etat, si puissant ou si faible qu’il soit. La terre, devenue trop petite, ne permettra plus à personne de faire bande à part. Il y aura dans les rapports entre les Etats une sorte de contrainte obligatoire impérieuse, soit dans le sens du rapprochement, soit dans le sens de l’hostilité, qui n’a pas existé jusqu’ici… Les rapports individuels entre les Etats, soit pour la paix, soit pour la guerre, cesseront presque d’exister. Les Etats ne connaîtront plus que les rapports par groupes. En d’autres termes, les relations d’ordre purement politique cesseront d’exister ; elles se feront à l’avenir en liaison étroite avec les relations d’ordre économique… Aux alliances restreintes, qui n’avaient en vue que le calcul et l’équilibre des forces, se substitueront les Fédérations étendues, fondées d’une part sur l’accumulation des forces, de l’autre sur l’équilibre, la répartition et la satisfaction complète des besoins… On verra ce qui ne s’était pas vu depuis les temps lointains de Rome : on verra combien les frontières entre des groupes de civilisation différents creusent des fossés plus profonds que les frontières politiques, militaires et économiques que nous avons connues entre Etats. Ces barrières se renforceront encore de toute la puissance de l’outillage moderne… Par contre, dans l’intérieur des grandes Fédérations, les frontières de tension, qui existent ou peuvent exister à l‘heure actuelle entre les Etats associés de demain, deviendront des frontières mortes. Lorsque nulle compétition de rivalité territoriale ou économique ne s’y fera plus sentir, elles tomberont dans la situation de simples limites administratives destinées à sauvegarder la part d’autonomie intellectuelle, économique, politique et morale qu’il paraîtra juste et convenable de laisser à chacun des peuples associés. Il y aura à peine une légère différence de degré entre elles et les divisions régionales ou fédérales des Etats nouveaux. En tout cas, comme aucun motif de tension n’y existera plus, c’est toute l’ancienne organisation de la frontière qui tombera ». La communauté mondiale est encore loin de pouvoir se former, mais l’idée que des communautés puissent d’abord se constituer par groupes d’Etats, autour de valeurs culturelles unificatrices, est en voie de réalisation. Jean Brunhes est peut-être trop optimiste sur l’absence de rivalités à l’intérieur des groupes, mais on retrouve l’idée d’une distinction affirmée entre l’Etat fédéral possible (l’Europe par exemple, ou le Moyen-Orient, ou l’Amérique latine), comme structure d’intégration politique et les ensembles régionaux en son sein, préservant l’autonomie intellectuelle et morale qui caractérise la nation. L’autonomie régionale permettrait alors de concilier le nationalisme et la constitution d’ensembles politiques supranationaux, une situation que la crispation actuelle sur les Etats-Nations ne permet pas.

        

    Références

     

    Benedict ANDERSON (1996). L’imaginaire national. Paris. La Découverte

    Ulrich BECK (2003). Pouvoir et contre-pouvoir à l’heure de la mondialisation. Paris. Flammarion

    Jean BRUNHES, Camile VALLAUX (1921). La Géographie de l’Histoire. Paris. Félix Alcan

    Alain DIECKHOFF (2000). La nation dans tous ses Etats. Paris. Flammarion

    John DUNN (1994). Crisis of the Nation State? Political Studies. XLII

    Armand FREMONT, Yves GUERMOND (2016). La région, de l’identité à la citoyenneté. Paris. Hermann

    Yves GUERMOND (2017). Géographie et citoyenneté. Saarbrücken. Ed. Universitaires Européennes

    Eric HOBSBAWM (1992).  Nations et Nationalismes depuis 1780. Paris. Gallimard

    Ernest RENAN (1882). Qu’est-ce qu’une nation ? www.bmlisieux.com/archives/nation04.htm

    Anne-Marie THIESSE (2001). La création des identités nationales. Paris. Le Seuil

     


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  • Par Antoine Bailly

    Globalisation fut le maître mot, suite à la mondialisation des années 1980. Avec la crise économique du début du XXIe siècle les identités régionales renaissent, poussant à la fragmentation des Etats-Nations. Nos relations avec lemonde évoluent : le local devait s'adapter au global et aux décisions nationales et supranationales. Maintenant, le local n'accepte plus les décisions "par le haut", et les populations le font savoir souvent par des manifestations ou des votes. La globalisation nous fait découvrir nos originalités, nos identités locales, nos formes de citoyenneté régionales… nous ne sommes pas seulement citoyens du monde, d'un pays, mais aussi d'une région ! Le renouveau de ces mouvements coïncide avec l'établissement d'un système-monde homogène, en s'opposant à lui.

    Et les recompositions commencent soit par des mouvements autonomistes, soit par des guerres. On l'a vu pour l'ex-Yougoslavie, pour les Etats Baltes, on le voit pour la Catalogne face à l'Espagne et au pouvoir de Madrid qui veut même emprisonner les autorités politiques locales qui n'ont fait qu'un referendum ! On le voit aussi en Grande Bretagne, secouée par le vote sur le Brexit, dont les Ecossais ne veulent pas… On le voit en Ukraine, dans un pays neuf aux cultures divergentes, malgré le Traité de Minsk… Depuis 1990, plus de 15'000 km de frontières ont été créées en Europe et ce n'est pas fini (Gay, 2016). On est loin du monde unifié de Montesquieu ou Huxley !

     

    De nouvelles identités régionales - Antoine BAILLY

    Fig. 1: L'Europe en 1990 : un continent plus divisé

     

    Les régions tendent maintenant à avoir des politiques extérieures en dehors de l'Etat-Nation. Ainsi trouve-t-on à Bruxelles nombre de délégations régionales, destinées à promouvoir l'économie et la culture locale, et à faire connaître leurs revendications. Ces régions développent de véritables politiques pour attirer les entreprises et le tourisme et valorisent leur qualité de vie. Ces politiques d'attractivité, bien connues pour les rivalités entre villes, s'élargissent aux régions souvent touchées par la crise. Comment attirer des capitaux en proposant des avantages comparatifs, quitte à jongler avec les taux d'imposition ? La guerre entre régions a commencé dès les années 1980…

    Les économistes spatiaux, en développant le concept de milieu, dans les années 1980, expliquent comment une association entre autorités locales, entrepreneurs, et milieux éducatifs, peut favoriser l'attractivité locale et l'innovation. La théorie des milieux, fondée sur le concept de savoir-faire territorial, est utilisée pour montrer le potentiel de la région dans un contexte de globalisation. Au lieu d'attendre les décisions des firmes ou des politiques de décentralisation nationales, les régions créent un environnement économique et social pour trouver des niches dans un marché mondialisé. Et cela a réussi dans le Choletais, la Troisième Italie, l'Arc Jurassien… Les économistes français parlent d'approche "micro-globale" : "micro" en tenant compte des savoir-faire régionaux, du tissu d'entreprises de taille moyenne et des innovations locales, vers un marché global pour montrer l'intégration au marché mondialisé. Toutes les régions, même celles touchées par la crise, ont un potentiel économique fondé sur le réseau d'entreprises, les centres de formation, le savoir-faire et les ressources locales. Sauf si la population jeune a émigré faute d'emplois locaux.

    La concurrence est rude avec les régions nodales, souvent organisées autour de métropoles, qui concentrent ministères et sièges sociaux… favorisées par les gouvernants des Etats-Nations. Mais sans "politique par le bas", bien des régions vont se dépeupler, perdre leur population, leurs infrastructures, et se désertifier. On le voit dans bien des pays qui ont oublié les "périphéries", leurs services, leurs infrastructures.

     

    L'oubli des villages

    Les élections françaises récentes révèlent un fort mécontentement des villages ruraux, votant souvent à plus de 50% pour les candidats de la droite populiste. Faut-il s'en étonner ?

    De longue date j'ai milité pour un aménagement du territoire plus égalitaire, n'oubliant pas les villes petites et moyennes et les villages ruraux. Avec de bien faibles résultats, si ce n'est la politique des villes moyennes dans les années 1970 et 1980.

    Depuis, que se passe-t-il ? Fermeture des services publics, postes, hôpitaux, classes… dans les petites villes, qui s'ajoutent à la fermeture des commerces. Les villageois doivent alors parcourir de longs trajets pour accéder à ces services, à une époque où les transports en commun disparaissent également, sauf pour le ramassage scolaire. Les conséquences ne sont pas bénignes : augmentation de la mortalité, par exemple pour les cancers colo-rectaux, suite à une prévention faible ou un diagnostic tardif, car les hôpitaux sont éloignés ; dépenses pour frais de déplacement supérieurs à celles de citadins souvent plus aisés ; problèmes de scolarisation et difficultés financières et familiales pour poursuivre les études loin du village… On pourrait citer bien d'autres exemples illustrant la "négligence" des campagnes.

    On peut parler d'isolement des villages, qui n'ont même plus de poste de police et qui ne voient que des patrouilles passer en voiture ! Comment s'étonner encore de l'insécurité ressentie par les personnes âgées, population majoritaire dans ces villages sans emploi, sauf agricoles ? Les études de géographie des représentations montrent clairement ces sentiments, même si les statistiques ne révèlent pas plus de criminalité dans ces villages que dans les villes. Nous vivons dans un monde où les représentations guident les comportements.

    Qu'il est loin le mythe du village rural idéal, lieu de vie d'une population enracinée ! Les villageois sont les oubliés de l'aménagement du territoire en France, et ils le font savoir par leur vote.

    Source : Bailly, 2017

     

    Sur tous les continents, des mouvements régionaux émergent alors, posant de nouvelles questions aux Etats-Nations, par le vote des populations contestant les autorités nationales ou les directives économiques et sociales nationales (Bailly, Scariati, 1999). Ainsi peut-on comprendre le vote sur le Brexit, des régions industrielles oubliées ou des régions rurales appauvries… ou le vote pour Trump de toute la partie centrale des Etats-Unis, rurale et anciennement industrielle (Bailly, 2017). Les récents régionalismes en Europe trouvent leur origine dans cette prise de conscience des relations dissymétriques avec les métropoles et de l'abandon de pans entiers du territoire. Les questions d'identité, de gouvernance, d'autonomie sont alors posées et si les Etats-Nations ne répondent pas, les crises ne font qu'empirer.

     

    Et pour l'avenir ?

     

    L'étude des migrations, d'abord pour l'emploi dans les villes et les métropoles, puis des mouvements de retours vers les petites villes et les villages, permet de saisir l'attraction ou le rejet (push and pull) des régions. Les raisons de ces migrations sont liées aux avantages économiques, aux aires d'emploi… qui poussent les plus jeunes à partir vers les métropoles (Scott, 2008). Mais les retours montrent la recherche de liens familiaux, d'identité, de ruralité, souvent à l'âge de la retraite, ou lors des crises économiques et sociales, dans des habitats plus calmes et moins chers. Et certaines familles anticipent le mouvement pour trouver une vie sociale riche, quitte à gagner moins.

     

    Le Brexit 

    A chacun son point de vue : la fin de l'Union Européenne, le retour au Commonwealth, la dissolution du Royaume Uni… Pour moi, c'est un renouveau géographique, qui redonne à l'Ecosse la possibilité d'une indépendance, et à l'Irlande, un potentiel pour une union entre deux unités séparées par l'histoire et les guerres de religion.

    Déjà en sport, on constate que les équipes du Pays de Galles, de l'Ecosse, de l'Ulster, de l'Irlande se dissocient de celles de l'Angleterre. Est-ce un signe ? Le cas écossais est le plus clair, car le pays dispose d'une grande marge d'indépendance, avec son partenariat, sa livre écossaise, sa religion, son histoire… Pourquoi ne pas laisser la liberté à un pays qui dispose de tous les éléments pour en faire une nouvelle nation européenne ? Certains diront un mauvais exemple, car la Catalogne, dans le même cas, pourrait quitter le giron espagnol.

    Notre attachement aux spécificités régionales et à la démocratie "par le bas" nous pousse à valoriser ces nouvelles identités. L'Europe est en recomposition géographique et démocratique. Après avoir négligé les périphéries, écrasé les régions, les élites des Etats Nations se sentent menacées par un double mouvement qui se lit clairement sur les cartes du Brexit : la recherche d'une autonomie pour l'Ecosse et l'Ulster, le refus du pouvoir londonien par les périphéries industrielles, les laissés pour compte de la mondialisation. Il ne s'agit pas seulement de nationalisme ou de populisme, mais d'un double mouvement qui pousse à plus de démocratie et à la prise en compte des périphéries oubliées par les grandes métropoles et les élites politiques.

    Le Brexit nous permet de poser de bonnes questions, celle d'une Union Européenne plus démocratique, capable d'accepter des recompositions géographiques.

    Source : Bailly, 2017

     

    L'Etat-Nation centralisé est impuissant face à ces mouvements. Seul un Etat Fédéral, avec de vrais pouvoirs régionaux, peut "par le bas" favoriser la politique des milieux, le renouveau régional, et réduire ces migrations vers les métropoles.

     

     

    ET POUR L'AVENIR ?

     

    Droit des peuples régionaux à disposer d'eux-mêmes

     

    - Comment définir la base territoriale régionale ?Histoire, culture, langue, religion, économie…

    - Privilégier les politiques par le bas

    - Privilégier les fédérations ou confédérations

    - Par une Europe des régions.

     

     

    De nouvelles identités régionales - Antoine BAILLY

    Fig. 2: Disparités régionales en Europe

     

    Bibliographie

     

    Bailly A., 2017, Le Géographe, Paris, Economica-Anthropos.

    Bailly A., Gibson L.J., 2004, Applied geography, a world perspective, Dordrecht, Kluwer Academic Publ.

    Bailly A., Scariati R., 1999, Voyage en géographie, Paris, Economica-Anthropos.

    Claval P., 2006, Géographie régionale, de la région au territoire, Paris, A. Colin.

    Gay J.-C., 2016, L'homme et ses limites, Paris, Economica-Anthropos.

    Scott A.J. (ed.), 2008, Global city-regions, Oxford, Oxford Univ. Press.

     

     


    [1] Article publié en partie dans les Actes du Colloque Géographique International "Dimitrie Cantemir", Iasi (Roumanie), 13-15 octobre 2017.


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